MENU

Décryptage : La passion amoureuse

Ghizlane Kaghat


La passion amoureuse a, de tout temps, intrigué et inspiré nombre d’écrivains et de poètes. Ainsi, des couples passionnels tels que Roméo et Juliette, Tristan et Iseut, ou encore Héloïse et Abélard, ont pu marquer les esprits des jeunes et des moins jeunes. Mais ces couples, s’ils sont fascinants, laissent pensifs quant à la qualité du lien qui unit leurs deux protagonistes. Un lien dont le dénouement se joue, le plus souvent, dans le tragique.


N.B. On nommera ici ‘sujet’ : la personne affectée par l’état passionnel ; et ‘objet’ : la personne élue par le sujet et supposée source de tout bonheur possible.


La passion amoureuse est aussi un thème récurent en clinique. Est-ce à dire que l’état serait pathologique et nécessiterait consultation ? Sans doute, puisque le sujet atteint d’amour passionnel consulte de son plein gré et vient déposer, non pas un état euphorique de bonheur absolu, mais une souffrance… le plus souvent. Ce que l’on peut noter d’emblée, c’est que la pensée se brouille, perd de sa rationalité pouvant entrainer une perte des capacités de jugement, puisque toute critique de l’objet passionnel est inhibée…

Par ailleurs, si le maintien du contact à la réalité est assuré, il est fortement désinvesti au seul profit de l’objet ; la personne élue est idéalisée, décrite bien plus comme une nymphe que comme une personne réelle.

On entendra souvent des phrases comme :

« je ne peux pas me passer d’elle/de lui », « je ne peux imaginer ma vie sans elle/lui », « je pense à elle/ lui tout le temps, je ne peux me concentrer sur rien d’autre »… puis « je perd pied… je deviens folle/fou »….


Y a-t-il un lien entre passion et amour ?


On peut dire de la passion qu’elle peut se confondre à l’amour dans son état naissant ; cet état où l’objet trouvé semble être (re)connu par le sujet, comme depuis longtemps attendu. En ce sens, elle concerne cette phase première, quelque peu illusoire, où l’imaginaire du sujet prend le dessus sur la réalité. Le sujet reconnaît une odeur, un regard, un toucher, et tous ses sens s’ébranlent… Un passé très lointain est convoqué à cette occasion et cette régression est presque toujours au RDV.

Régression mais aussi réactualisation de vécus précoces, heureux ou malheureux, ainsi que les moyens de défense mis en place par le moi infantile pour faire face à ces situations dont l’aspect le plus traumatique étant la dépendance à l’objet primordial : mère ou père, sans qui la vie même du sujet se trouve menacée. L’état d’amour institué, est ce qui, dans le meilleur des cas, vient succéder à cet état premier, et où le sujet accepte de concevoir l’objet -non plus comme reflet de lui-même ou reflet de son fantasme- mais comme un autre, qu’il s’agit de reconnaître dans son altérité et dans ses différences.

Cependant, lorsque cet état second n’advient pas, se révèle alors, une violence extrême, inhérente à l’état passionnel, et qui s’exprime par des états de manque ; manque que l’on peut comparer à ce que ressent un toxicomane en l’absence de sa dose. L’objet de la passion apparaît comme le seul pouvant combler ce manque. La passion à laquelle ne succède pas l’état d’amour avec reconnaissance de l’objet comme autre, relève plus du registre imaginaire, et l’objet ne sert qu’à fixer dans la réalité un fantasme propre au sujet passionné. Cet objet qui semble être reconnu est en réalité accessoire, servant un besoin propre au sujet. Dans la correspondance d’Héloïse et Abelard, la lettre semble se substituer aisément à la présence effective et charnelle des passionnés, entretenant ainsi leurs fantasmes.


Y a-t-il un terrain psychique propice à ce vécu passionnel ?


La passion qui s’exprime dans le cabinet du psychologue est un symptôme. Un symptôme qu’il s’agit d’interroger à partir d’un vécu infantile et dont il est essentiel de déterminer le moment d’éclosion. Le plus souvent, l’état passionnel, apparaît comme solution inconsciente d’autoréparation improvisée par un sujet, face à une situation actuelle qui perturbe ses modalités défensives ; modalités l’ayant aidé jusque là à vivre au mieux ses conflits et traumatismes précoces. Il s’agit donc de savoir de quoi le sujet tente de se guérir au travers de ce symptôme, sachant que le fait même de poser la question suppose que la passion a pour lieu de résidence le sujet lui-même ; elle serait une sorte de relation narcissique à l’objet, qui comme évoqué plus haut, apparaît comme contingent.

Cette théorie, est évidemment en totale contradiction avec la perception consciente du sujet atteint, dont toute l’attention est tournée vers l’objet, en qui il voit, la perfection, le merveilleux, l’absolu. Si l’on analyse de plus près les conditions du développement de la passion amoureuse, il apparaît souvent, qu’elle coïncide avec un moment particulier de la vie du sujet : un changement d’étape (l’adolescence, la perte de légèreté induite par l’âge adulte, l’approche de la vieillesse), ou une anticipation d’un état de crise liée à un changement non prévu (licenciement professionnel, décès d’un proche…) ; moment qui favorise une mobilisation d’affects issus de l’enfance et une réactualisation d’anciennes angoisses. L’état passionnel apparaît alors comme une solution contre une forme d’effondrement psychique. Effondrement généralement déjà vécu, dans un passé lointain.

Est-ce à dire que l’on tenterait, via la passion, de réparer certaines douleurs infantiles ? La dépendance affective dont souffre le passionné en ce qu’elle a de commun avec la dépendance infantile vis à vis de l’environnement familial, semble plutôt aller dans ce sens, et face à un Ces sujets qui nous confrontent changement inévitable, la passion apparaît comme une réponse permettant de le vivre au mieux. Donnant des ailes, elle balaye en effet pas mal d’obstacles mais aliène aussi à l’autre « objet élu » parallèlement.


La passion ne frappe pas tout le monde, et la construction psychique du sujet crée ou pas, un terrain propice à son développement. La passion amoureuse dans ce qu’elle a de douloureux, dans la dépendance qu’elle engendre, dans le masochisme qu’elle suppose (le sujet souffre mais tient dur comme fer à sa douleur, à sa passion et ne veut lui céder aucun affaiblissement… Il semble jouir de sa souffrance) se distingue donc du sentiment amoureux qui implique non pas la confusion mais la complémentarité. La passion vise la complétude quant l’amour viserait le partage.