Les « petites bonnes », un Grand drame.

Ghizlaine Chraibi


Il existe différentes définitions de la maltraitance de l’enfant. Celle-ci peut être physique et se manifester sous forme de coups, d’agressions ou de tortures diverses qui dépassent notre imagination (eau bouillante, fer à repasser, cigarette, liens) mais aussi à travers la dénutrition, le manque de soins et d’hygiène. La maltraitance peut être également de nature sexuelle avec le viol, les attouchements, les atteintes à l’intimité, les jeux sexuels et l’inceste. Le « syndrome de Cosette » (humiliations, brimades, insultes, sadisme verbal, exigences inappropriées) qui atteint l’enfant exploité à des fins ancillaires, est ce qui nous préoccupe ici.

Donc, savoir si les “petites bonnes”, même employées dans les familles les mieux intentionnées, sont des enfants maltraitées ou pas, n’est plus la question. La réponse est « oui », par le simple fait d’être séparée si jeune de leur famille pour aller en servir une autre. Par le simple fait d’être au service et souvent, l’esclave d’une famille, qui a des enfants du même âge ! Par le simple fait de servir ces autres enfants sans pouvoir jouer avec, car il n’est pas question de faire dans le mélange des genres !.

Les symptômes psychopathologiques consécutifs à cette maltraitance sont les suivants : troubles dépressifs avec baisse de l’estime de soi, conduites suicidaires ; troubles de somatisation tels que céphalées, douleurs abdominales, énurésie, encoprésie ; troubles anxieux, symptômes de dissociation, symptômes hystériformes ; troubles du comportement sexuel ; troubles du comportement alimentaire – anorexie mentale et boulimie ; ainsi que toutes les formes d’addictions – alcoolisme, toxicomanie…

La gravité et l’importance de ces troubles diffèrent selon le caractère isolé ou au contraire répétitif de ces antécédents. En matière de psycho-traumatisme, on distingue les traumatismes de type 1 qui sont des événements traumatiques uniques, (comme une agression ou un viol), et les traumatismes de type 2 qui correspondent à des situations de stress répétées, comme dans la maltraitance familiale, les situations de guerre ou de camps de concentration et le cas des « petites bonnes ».

Lorsque les agressions sont répétées, il arrive que les signes psychopathologiques soient ceux d’un État de stress post traumatique chronique ; mais souvent, après que la première agression ait créé un effet de surprise, l’enfant développe des mécanismes de protection psychique qui lui permettront de supporter les agressions. Il devient alors capable d’autohypnose et s’anesthésie lui-même à la douleur. Il apprend à être de plus en plus indifférent, comme distant et étranger à lui-même. Dans les cas extrêmes, des mécanismes de dépersonnalisation se manifestent : la personnalité de l’enfant se dissocie en deux personnages, l’un recevant les sévices et l’autre se mettant psychologiquement à distance. C’est ainsi que de nombreux enfants maltraités paraissent froids, distants, indifférents, et qu’ils n’expriment pas leur souffrance par des mots. Ils disent par exemple à l’assistante sociale que tout va bien, qu’il n’y pas de problème. Les cas-limites rentrent dans le spectre du syndrome de Stockholm : ils protègent leur agresseur et prennent son parti.

Alors quels adultes deviennent les enfants maltraités ?

Plus la maltraitance a été grave, plus l’impact sur la vie de l’adulte est important. Les troubles de personnalité les plus souvent rapportés à la maltraitance concernent les personnalités « border line », « évitantes » ou antisociales. Les femmes ayant des antécédents de mauvais traitements sont en outre exposées au phénomène de « revictimisation », c’està- dire qu’elles sont plus souvent confrontées, à l’âge adulte, à des relations de couple violentes : femmes battues, victimes de viols… Donc, pour quel choix opterons-nous dans une société dont la jeunesse est déjà décimée, par le fait-même d’une école publique défaillante, de lois de protection de l’enfance désuètes, et d’un avenir professionnel bouché ?

À propos de la loi contre le travail des mineurs et pour la protection des petites bonnes…
Les dégâts psychiques pour le cas des « petites bonnes » sont graves. Alors, opterons-nous pour une politique d’accompagnement psychothérapeutique ; démarche qui réparera à l’âge adulte, là où la société et les mentalités arriérées ont brisé l’enfant ? Ou opterons-nous à casser le maillon-souche de ce schéma rétrograde criminel, et appliquer avec rigueur et diligence cette nouvelle loi ? L’application de cette loi avec intransigeance ne seraitelle pas la chance à saisir pour offrir un avenir sécurisé et construit à ces jeunes filles ? Assurer un avenir viable aux futures femmes de ce pays, finalement ?